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Histoire

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L’histoire de Romenay

Extrait de la revue 71 - Images de Saône-et-Loire - N° 1 - 1969

À un voyageur pressé, nos villages n’offrent pas toujours d’emblée des images pittoresques de leur histoire. Ici, un manoir haut perché se signale à l’attention, là, ce sont des ruines célèbres étalées; mais combien de bourgades ne révèlent leurs secrets qu’aux touristes attentifs, point trop avares de leur temps? Ainsi, aux confins de notre département, le vieux bourg de Romenay. Beaucoup sont venus dans ses restaurants, ses hôtels, dans sa « Maison du poulet  »  déguster les produits du cru, justement réputés, ou bien les ont connus, à la faveur d’une halte fortuite, mais savaient-ils qu’aux plaisirs de la table ils pouvaient ajouter celui de découvrir un coin de terre bressane au passé vraiment original ?
Le village, « la ville » comme nous di­sions nous, petits campagnards des hameaux – et le titre est mérité puisque Romenay eut ses échevins – la ville, donc a ses lettres de noblesse et bien peu de villages de notre région peuvent en revendiquer de plus anciennes. C’est en effet en l’an 584 que GONTRAND, roi bur­gonde, résidant à Chalon, faisait don des terres de Romenay à l’évêque de Mâcon. Dès lors, la petite cité que la géographie rattache à la Bresse, allait vivre dans la dépendance de la ville épiscopale. Jusqu’à la Révolution, l’évêque fut baron de Ro­menay. On retrouve d’ailleurs trace de cet ancien état de fait dans le langage popu­laire puisqu’à Romenay, on réserve le nom de  » Bressan » aux habitants de la Bresse savoyarde alors que les habitants des villages situés au nord sont qualifiés de  » Bourguignons » en souvenir de leur appartenance au duché. A Romenay, on est « Romenayou ».

Le terrain cédé par GONTRAND était très vaste. Il formait outre-Saône une enclave dont les contours sont mal définis mais qui englobe sûrement, à l’époque de sa plus grande extension, tout ou partie des communes actuelles de Sermoyer, Ves­cours, Mantenay, Arbigny, Reyssouze, Bâgé, Saint-Laurent. Des liens très anciens tissés entre les communautés des deux rives expliquent-ils l’extension du domaine épis­copal aux terres situées à l’est de la rivière ? Des liens d’ordre économique par exemple remontant à une époque où la rivière était voie de circulation essentielle, axe de peuplement, et fournissait un appoint alimentaire non négligeable ? Un ancien peuple gaulois dont l’histoire a conservé le souvenir, les Ambarres, tribu soumise aux Eduens, occupait, ainsi que l’indique l’étymologie, les terres situées de part et d’autre de la Saône, l’antique Arar des. Celtes.

Il apparaît cependant qu’en 1239, lors de l’acquisition du comté de Mâcon par saint Louis, la baronnie placée comme possession de l’évêque dans le nouveau bailliage n’avait plus qu’un territoire bien diminué. Il allait se trouver démembré encore par des amputations successives. Les grands responsables en furent les comtes de Savoie, toujours prêts à agrandir leur domaine par la force ou par la ruine, toujours prêts aussi à soutenir les ambitions qu’éveillait la faiblesse des évêques, barons de Romenay. Ceux-ci durent subir souvent la loi de leurs entreprenants voisins, et parfois faire appel à la justice royale, quand le dommage subi était trop grand et l’outrage trop humiliant. L’annexion de la Bresse au royaume de France n’arrêtera même pas les empiètements, mais cette fois sous le sceau de la légalité. Ainsi le beau fief de Sermoyer fut cédé en 1604 par l’évêque, et par devant notaire, au seigneur de Gorrevod en échange de droits insignifiants. La baronnie se trouvait dès lors réduite à ses cinq fiefs de Cornon, Lissiat, Saint-Romain, Moiziat et la Train anciennement dit du Biolay.

Telle est en résumé l’histoire de Romenay, si l’on s’en tient aux textes parvenus jusqu’à nous; mais les témoignages d’un passé plus ancien ne sont pas moins éloquents. Des établissements gallo-romains d’importance variable ont été décelés, et continuent de l’être au gré des travaux. Une voie romaine bien repérée, venant de Bourg-en-Bresse, assurait le trafic en direction de Louhans; une autre desservait un port situé sur la Seille au bas du hameau de Lissiat, par où transitaient les marchandises amenées par voie d’eau. Cette route filait vers le sud-est, passait à Romenay même et rejoignait la précédente sur le territoire de Vernoux. Outre ces faits que l’archéologie a établis, l’étude du cadastre révèle quantité de vocables hérités de l’occupation romaine. Citons au hasard Prognat, Préciat, Dessiat, Ceyzériat, Milly, Montagny, Mailly, Chavagnat, Mar­ciat, Chamissiat… On le voit, la tâche des chercheurs n’est pas achevée…
Bien sûr, ce cheminement dans le passé devient de plus en plus incertain quand il s’agit d’occupations plus anciennes en­core. Des Celtes, nous n’avons rien, rien qu’une belle légende, celle du roi ROMUS, que FUSTALIER rapporte dans ses Chroniques. Ce roi celte, dix-septième de sa lignée, serait le fondateur de Romanacus ! Le lieu l’avait séduit; il l’avait découvert au cours d’une chasse. Il voulut y reposer, et là, fut élevé son mausolée: « .. une pyramide que les gens du pays nomment Arc, indice d’une sépulture royale… ». En 1698, CHAVANEL, historien local, cite les ruines du monument toujours visibles alors. Malheureusement pour la légende, ce terme d’ « Arc » parvenu jusqu’à nous à travers les siècles s’accommode beaucoup mieux d’une autre traduction. L’ « Arc » chez les Romains est une forteresse, une citadelle. Ne serait-ce pas là l’explication de ces ruines qui frappaient les imagina­tions? Quelque deux ou trois millénaires auparavant se place la première prise de possession du sol dont nous puissions avoir des preuves tangibles, en l’espèce un outillage préhistorique datant de la période néolithique; des outils polis en roche dure mais aussi, pour les stations des Terres­ Morel, et de Charmoy, des éléments en densité suffisante pour qu’on puisse parler d’habitats, même s’ils furent de courte du­ rée comme c’était d’ailleurs souvent le cas en ce qui concerne ces agriculteurs semi­ nomades, pratiquant encore largement la chasse, la pêche et la cueillette.

Riche de ce passé, notre terroir peut en outre intéresser le curieux à plus d’un titre. Terre de confins, à la limite du domaine savoyard, c’est dans sa langue, dans son patois, que meurent les derniers échos du parler franco-provençal; le « oua » bressan s’adoucit chez nous en  » oué » pour devenir le « oui » français plus au nord. Et, Dieu merci, notre patois se porte bien, malgré la diffusion de la langue nationale par tous les envahissants procédés mo­dernes.

Les méthodes agraires changent aussi à cette latitude exacte. Avant que les labours au tracteur ne viennent uniformiser l’aspect des terres, les larges planches de nos champs s’opposaient aux étroits « billons » des champs « bourguignons ». Changeaient aussi la valeur et le nom des unités de mesure et la forme des outils, et surtout l’aspect de la maison. La fameuse limite entre toits plats méditerranéens et toits anguleux nordiques est facilement percep­ tible ici. Nos maisons basses, aux vastes toits bossus qui s’appuient en avant sur de solides colonnes de chêne, afin de mieux protéger les murs de pisé, ne sont certes pas des -modèles d’élégance; simplement des modèles d’adaptation aux nécessités du climat, du sol et aux matériaux du cru.

Mais il arrive encore qu’elles soient surmontées de leur antique cheminée monumentale, ces cheminées dites « sarrasines », bâties au-dessus d’une aire de feu occupant le milieu de la pièce principale; et alors, l’intérêt de l’archéologue s’éveillera D’où tirent-elles leur origine? Le qualificatif de  » sarrasine » ne doit pas nous abuser, il s’applique ici ou là, à ce qui paraît étrange, ancien, aux sépultures, aux tours en ruine, aux haches préhistoriques, voire aux tuiles romaines! Vraisemblablement, il faut chercher cette origine dans les huttes celtiques à feu central, telles celles que des découvertes fortuites nous ont permis d’étudier au cœur même de Mâcon, il y a quelques mois. Trois cheminées sarrasines sont visibles à Romenay : celle des Chanées, celle du Champ-Bressan et celle de Saint-Romain dans une vieille ferme dont le propriétaire vient d’effectuer l’heureuse remise en état. A Saint-Romain, se voit aussi la chapelle consacrée à saint Denis, lieu de pèlerinage très fréquenté jadis. La ferveur de nos ancêtres avait, par une bien curieuse assimilation, fait de saint Denis, patron des rois de France, le « Saint des Nids le protecteur du poulailler ! La poussière obtenue en grattant le socle de la statue, mêlée à la pâtée des poules, assurait bonne ponte et surtout préservait les vo­lailles de toutes les maladies que la méde­cine vétérinaire à ses débuts ne permettait guère de combattre. Et, après tout, dans pays dépourvu de calcaire, n’y avait-il pas là une curieuse anticipation sur les prescriptions d’hygiène alimentaire avi­cole ?

De son passé médiéval, Romenay a gardé longtemps son enceinte, ses rem­parts de brique qui ont subi maints assauts si l’on en croit les chroniques, mais cette enceinte est grignotée peu à peu par les constructions modernes et n’est plus guère visible qu’au nord-est en bordure d’une rue qui emprunte le tracé des fossés abolis. Par contre, les portes du XIV- siècle, deux tours carrées faites aussi· de larges bri­ques rouges, sont bien conservées et permettent d’accéder à la rue centrale bordée de maisons en encorbellement

C’est au musée du terroir que les visiteurs découvriront les vestiges recueillis il y a quelques décennies par François PÉPIN et André LAGRANGE, deux compa­triotes qui ont réuni là tout ce qui a trait au passé de Romenay. Au moment où l’évolution des mœurs conduisait à aban­donner les façons de se vêtir, de travailler, de vivre – coutumes qui s’étaient maintenues quasiment inchangées pendant des siècles -. ils ont eu l’intuition qu’il fallait sauver.ce patrimoine inestimable: outils, costumes; instruments aratoires, archives familiales… . Une prospection systématique leur a permis d’y joindre les vestiges galo-romains et l’outillage préhistorique, témoins précieux des plus lointains occupants. Ils ont aussi recherché les sites anciennement habités· et en ont localisé un certain nombre par la fouille. C’est cette œuvre qu’entend reprendre la Société des Amis du Vieux Romenay, société de création toute récente. La tâche est vaste, mais le terrain a été bien défriché.

Grands sont aussi les espoirs de voir Romenay retrouver le lustre qu’il a connu grâce à son riche folklore, et cela à une époque non très éloignée puisque Romenay a eu l’insigne honneur d’être choisi comme village typique du terroir français à l’Exposition internationale de 1937.